LITURGIE du DIMANCHE
commentaire sur la Parole

 

Dieu nous parle par son Fils
25 décembre 2017 – Nativité du Seigneur (solennité)



Lectures bibliques

Première lecture: Is 52,7-10

Psaume: 97 (98), 1-6
Toute la terre a vu le salut de notre Dieu.

Deuxième lecture: He 1,1-6

Évangile: Jn 1,1-18



Le choix de lectures que la liturgie propose pour les quatre Messes de la Nativité du Seigneur (Vigile, Nuit, Aurore, Jour) ne sont pas simplement des formulaires que nous pouvons choisir comme il nous plaît. Elles représentent une sorte de regard mystique qui de l’histoire – la généalogie selon Mathieu, lue à la Vigile – conduit jusqu’à celle que nos frères orientaux appellent la Destination-Histoire.

La mystagogie pédagogique de la liturgie nous fait d’abord contempler la racine du tronc sur lequel germe Jésus de Nazareth, après s’être arrêté sur le lieu et le contexte historique où la lumière de sa présence fit irruption dans l’histoire de l’humanité «quand Quirinius était gouverneur de Syrie» (Lc 2,2). Ainsi sommes-nous conduits devant le buisson ardent de la manifestation du Verbe qui se fait chair dans le sourire d’un enfant. Cela advient «sous» le regard des pauvres «bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux» (Lc 2,8). Après la contemplation silencieuse de la nuit, le jour de Noël, notre regard est invité – après s’être ouvert sur le spectacle émouvant d’un «enfant emmailloté et couché dans une mangeoire» – à s’élever vers un autre point de vue. La lecture du Prologue de l’Évangile selon Jean nous fait contempler ce même mystère de l’incarnation à partir d’en-haut, presque du point de vue de Dieu, qui «à bien des reprises et de bien des manières, dans le passé, avait parlé à nos pères par les prophètes et qui, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils» (He 1,1-2).

Ce Fils que nous contemplons dans les bras de Marie, comme l’un de nous, est «le Verbe» qui «était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu» (Jn 1,1). L’Évangéliste qui, à la fin de son texte, devra reconnaître qu’il a dû laisser tomber plusieurs choses concernant Jésus parce que si «elles étaient écrites» (Jn 21,25), le monde entier ne pourrait contenir les volumes; dans le premier verset de son Évangile, il n’hésite pas à nous dire tout ce que nous devons savoir et que nous ne devons pas oublier: l’incarnation n’est pas une blague mais une réalité où Dieu s’est mis en jeu jusqu’au fond, totalement et sans retour. C’est pourquoi, pour nous, célébrer encore une fois le mystère de Noël, ce n’est pas participer simplement à une fête d’anniversaire mais entrer dans le dynamisme même du don qui est au cœur de la vie de Dieu dans son mystère ineffable d’intimité qui devient ministère de compassion.

Au-delà de chaque forme sous laquelle l’intervention de Dieu a été attendue au cours de l’histoire du peuple de la promesse et, inconsciemment, au cœur des promesses autour desquelles tous les désirs des hommes et des peuples se sont organisés, cette intervention de Dieu est tellement totale qu’elle ne peut que susciter l’admiration et l’allégresse irrépressibles: «Éclatez en cris de joie, vous, ruines de Jérusalem, car le Seigneur console son peuple, il rachète Jérusalem» (Is 52,9). La grande annonce qui rend «beaux sur les montagnes, les pas du messager» (Is 52,7) est ce qui a été au cœur du prologue de Jean: «Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité» (Jn 1,14). Après avoir dit cela, il n’y a plus rien à voir et tout est désormais à assumer et à aimer. Comme Scoto Eriugena l’explique encore dans un texte lu pendant des siècles dans les réfectoires monastiques le jour de Noël, quand l’Évangéliste dit qu’il “y eut un homme”, voilà donc que l’aigle, d’un vol tranquille, descend des hauts sommets de la montagne de la théologie dans la vallée très profonde de l’histoire et c’est ainsi qu’en quittant le ciel pour la terre du monde mystique, il referme les ailes de sa sublime contemplation.

C’est pourquoi le don sublime de la célébration d’aujourd’hui ne nous permet pas de refermer trop vite les ailes du désir de notre cœur, de contempler le mystère de l’incarnation du moins pas avant d’en avoir goûté toute la suavité. Alors qu’il prêchait à Greccio dans la nuit de la fameuse crèche, chaque fois qu’il prononçait le nom de Jésus, François se léchait les lèvres. Dans le prologue de Jean, ce nom très doux arrive – de façon analogue à la généalogie de Mathieu – seulement à la fin, pas comme fruit de l’histoire des hommes et des femmes, mais comme un don sublime venant d’en-haut tel le résultat d’un long cheminement, déjà promis au début, mais qui se manifeste seulement dans l’humble incarnation du Fils de Dieu devenu notre compagnon de route.

Pour Jean, le premier nom de la chair du Verbe est «lumière» (Jn 1,4)! Nécessairement, la lumière met à nu et à genoux les ténèbres, comme à chaque aube de ce monde. Nous pouvons bien imaginer comme c’est plus tragique pour les «ténèbres» de supporter «la vraie lumière, celle qui éclaire tout homme» (Jn 1,9), ne laissant rien qui ne soit traversé par sa puissance. Voilà pourquoi le don sublime du Verbe campé dans notre chair ne laisse plus notre histoire comme avant. La lumière exige un choix! Si, de nuit, chacun peut éviter d’éclairer ses ténèbres, de jour, au contraire, s’il veut demeurer dans la nuit, il doit se protéger et se séparer la lumière. Jean ne nous donne pas d’issu et il ne nous fait céder à aucune image mielleuse du mystère de l’incarnation: «Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu» (Jn 1,11). L’Évangéliste insiste pour nous référer aux «siens» et cette possibilité aura son accomplissement dans la nuit du don total d’un des siens qui le trahit et s’enfuit quand «c’est la nuit» (Jn 13,30). Et pourtant, devant le don de lumière, nous pouvons non seulement nous protéger mais nous en laisser doucement inonder jusqu’à accueillir un don qui transforme et embellit notre aventure humaine.

Si nous accueillons l’enfant né à Bethléem, nous pourrons être complètement régénérés au contact avec la chair du Verbe au point d’être comme lui «pas nés du sang, ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu». Voilà la «grâce et la vérité» (Jn 1,17) qui nous rend plus heureux que les «anges de Dieu» (He 1,5). Ce que nous contemplons entre les bras de Marie est confié à l’attention aimante de Joseph, c’est le «Fils qui soutient tout» (He 1,3) au point de nous demander de l’accueillir et de l’aimer comme s’il avait vraiment besoin de nous. En effet, l’amour est d’autant plus riche qu’il devient un besoin.

PRIONS: Seigneur Jésus, aujourd’hui, nous t’accueillons parmi nous avec la grande joie de voir monter la tente d’humanité au milieu de nos campements. Sois le bienvenu parmi nous et donne-nous la joie de nous réjouir à la lumière de ta présence pour retrouver chaque jour la beauté d’être fils du Père et frères entre nous. Tu es l’Emmanuel, le Dieu avec nous qui devient homme pour nous.

MICHEL DAVID S.