LITURGIE du DIMANCHE
commentaire sur la Parole

 

Le gaspillage
et l’abandon dans l’amour


25 mars 2018 – Dimanche de la Passion



Lectures bibliques


Première lecture: Is 50,4-7

Psaume: 21,8-9.17-20.23-24
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?

Deuxième lecture: Ph 2,6-11

Évangile: Mc 14,1-15,47


Le Seigneur entre à Jérusalem comme un roi, mais ce passage à travers la foule qui chante Hosanna est pour le Christ une sorte de grande épreuve pour apprendre à passer au milieu de la mer de la tribulation, désormais proche, avec un cœur libre et serein. Le Seigneur Jésus accueille les Hosanna de même que les insultes, en demeurant fort dans sa foi intérieure. La royauté que nous imaginons comme un privilège et une exemption de la condition commune à tous, devient pour le Seigneur Jésus la perfection d’un consentement et la prise en charge totale de tout ce qu’il y a d’humain dans les aspects plus glorieux comme dans les plus humiliants.

Comme la femme, qui ouvre le récit de la Passion, nous apprenons et révélons que la mesure et la qualité de la royauté réside dans la capacité de donner et non pas de prendre: «Elle brisa le flacon et versa le parfum sur sa tête» (Mc 14,3).

Le chemin du Seigneur vers sa passion est vécu dans une conscience que nous pourrions considérer comme une forme de grande lucidité qui refuse toute illusion de solutions commodes. Il le dit à ses disciples et il nous le rappelle, en déclarant tout ce qui est en train d’arriver: «D’avance, elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement» (14,9).

Le cri qui retentit très fortement sur les lèvres de Jésus mourant monte aussi de notre cœur non seulement devant la mort de Jésus mais également devant toute forme d’injustice, de prévarication et de méchanceté: «Pourquoi?». Avant d’expirer, et dans les ténèbres plus épaisses de la croix, le Seigneur Jésus ne trouve pas d’autres paroles que celles du psaume «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» (Mc 15,34; Ps 21,1) alors que dans la maison de Simon le lépreux – à Béthanie - «quelques–uns s’indignaient: “À quoi bon gaspiller ce parfum?”» (Mc 14,4).

Le «Fils de David» (Mt 21,15), que nous reconnaissons et acclamons au début de la liturgie solennelle des Rameaux, se révèle jusqu’au fond «Fils de Dieu» (Mc 15,39) – comme en témoigne le centurion − précisément parce qu’il a su rompre et verser sa vie comme pain et vin donnés. C’est ainsi que le Christ suit et imite le geste de cette femme qui lui a donné l’intuition du mystère du don surabondant dans lequel il allait entrer, et que nous pourrions résumer douloureusement et amoureusement dans les mots «elle brisa le flacon d’albâtre… versa le parfum» (Mc 14,3). Un geste d’une très rare humanité que Jésus accueille et qui, au contraire, suscite les indignations des personnes présentes, en particulier «de l’un des Douze» (14,10) qui trouve la force d’aller livrer Jésus en échange de quelques pièces d’argent (14,11).

C’est peut-être vraiment autour de ce geste que devrait se lever le plus fort et le plus douloureux «Pourquoi?». Oui, à cause de la trahison de l’amour vendu parce que méprisé et par conséquent terriblement gaspillé. Et pourtant, il semble que néanmoins Judas − et en lui, chacun de nous – «cherchait comment le livrer au moment favorable» (14,11). Le Seigneur ne fait rien d’autre que se livrer totalement, se transformant comme ces «manteaux» (11,8) sur lesquels il avait marché triomphalement et humblement en entrant à Jérusalem.

En effet, «il s’est anéanti» (Ph 2,7) jusqu’à se laisser dépouiller et manger en acceptant d’être humilié.

Dans le mystère de sa passion, préfiguré dans son entrée à Jérusalem, en acceptant d’avoir «besoin» (Mc 11,3) d’un «petit âne», le Seigneur Jésus se révèle comme un homme libre… un homme seul… un homme authentique… un homme pour nous, qui nous sauve de toute fausse image d’humanité, acceptant de partager totalement notre condition, «devenant semblable aux hommes» (Ph 2,8) pour que nous ne craignions plus d’être des humains. Il compte seulement sur le Père, mais il continue à se donner au point de se livrer aux hommes en demeurant humain jusqu’à la fin, sans s’épargner la peur et l’angoisse, tout en cédant à l’amertume et au regret. Le Seigneur Jésus se révèle comme un homme qui se plie, justement comme un petit âne sous sa charge, mais il ne se replie jamais pour révéler le visage d’un Dieu qui s’incline et s’abaisse, sans jamais se laisser emprisonner ou flatter, demeurant ainsi libre d’aimer profondément et au-delà du rideau douloureux de chaque refus.

En contemplant et en adorant le mystère de la croix, nous pouvons nous demander ce que nous pouvons apprendre sur nous-mêmes. Le prophète Isaïe nous aide à entrer dans cette Semaine sainte en éveillant notre «oreille» (Is 50,5) non seulement pour écouter mais également pour être capable «d’une parole, soutenir celui qui est épuisé» (50,4). «J’écoute» semble être la grande protestation du Christ patient qui sait parler mais qui sait aussi se taire. Apprendre à écouter chaque souffrance humaine pour l’arracher à l’enfer du désespoir pourrait être notre engagement de ces jours-ci, en cherchant à imiter le geste de cette femme qui, non seulement, inaugure le récit de la Passion, mais qui représente la quintessence et le cœur même de l’Évangile (Mc 14,9).

La passion commence avec un geste de femme et elle finit avec un geste d’homme: «Joseph d’Arimathie, membre influent du Conseil, qui attendait lui aussi le règne de Dieu, eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus» (15,43). Ce temps précieux nous est donné comme une occasion propice pour accroître notre courage d’être des humains. Mais où pouvons-nous le puiser si ce n’est en reconnaissant, dans la «manière» de vivre et de mourir de Jésus, le modèle unique de notre vie qui comporte plusieurs morts? Et pourtant, le centurion n’a plus de doutes: «Vraiment, cet homme était Fils de Dieu!» (15,39).

...Dans l’espace d’une même liturgie, la joie de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, marquée par le «Hosanna» enthousiaste, se change en silence songeur et quasi pénible devant le cri: «Crucifie-le!». Écouter de nouveau le premier récit de la passion, que nous devons à l’évangéliste Marc, signifie entrer dans le drame du refus de l’amour non pas en spectateur mais comme partie en cause. Chaque personnage de la Passion raconte quelque chose de notre cœur, fait remonter à la surface notre désir d’y être et notre peur qui nous fait fuir comme ce «jeune homme» sans nom qui «s’est enfui tout nu» (Mc 14,52).

MICHEL DAVID S.



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