LITURGIE du DIMANCHE
commentaire sur la Parole

 

L’Amour silencieux et donné
30 mars 2018 – Vendredi saint – Passion du Seigneur



Lectures bibliques


Première lecture: Is 52,13-52,12
Psaume: 30,2.6.12-13,15-17.25
En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit.
Deuxième lecture: He 4,14-16
Évangile: Jn 18,1-9,42

 

Dans la pénombre sentie de ce jour qui ressemble tellement à la nuit, nous pouvons relire la Passion selon Jean, particulièrement sa conclusion, pour y trouver les gestes de la tendresse la plus exquise du Seigneur Jésus et de ceux qui l’aiment. La tendresse resplendit encore plus vive dans les ténèbres de la haine et de la violence. L’amour, qui s’était fait chair, devient une tendresse de plus en plus silencieuse et donnée.

Nous savons tous par expérience combien les moments les plus denses, au plan de communication profonde, sont ennemis du bruit et qu’ils ont besoin de l’atmosphère du silence qui exalte les saveurs, les parfums, les couleurs, les bruits plus sobres et discrets, en même temps que les plus aimés, et ce qui tombe sous notre toucher et même qui sillonne nos pensées et traverse notre mémoire plus profonde. À mesure que le récit de la Passion de notre Seigneur Jésus Christ procède décidément vers le temps et le lieu de l’humiliation, le bruit et les cris assourdissants du «crucifie-le», crucifie-le» (Jn 19,6) lancé par la foule qui venait à peine d’acclamer Hosanna à Jésus qui entrait à Jérusalem, cède le pas à un léger silence. Ce silence généreux et suscité accompagne toujours l’amour et le distingue de tout ce qui ne l’est pas tu tout. Au cœur de ce silence résonne le testament de tendresse du Seigneur dont l’autographe est la croix: «Voici ta mère!» (19,27).

Certes, le Seigneur Jésus parle de celle qui l’a engendré selon la chair, mais il parle peut-être aussi de lui-même qui, du haut de la croix, comprend plus que jamais les douleurs de l’enfantement (16,21) de ce monde nouveau qui coule de son mystère pascal comme l’eau et le sang qui jaillissent de son cœur transpercé. Devant ce mystère merveilleux d’un Dieu capable de vivre jusqu’au bout le «dépouillement intime» (Is 53,11) d’être homme, nous pouvons nous approprier les paroles orantes d’Éphrem: «Venez, faisons de notre amour un encensoir immense et universel, adressons des cantiques et des prières à Celui qui a fait de sa croix, un encensoir duquel l’encens s’élève vers la divinité et qui, avec son sang, nous a tous comblés d’une richesse immense». La croix se dresse entre le ciel et la terre comme l’échelle sur laquelle les anges de Dieu non seulement descendent et montent (cf. Jn 1,51) mais à travers laquelle tout ce qui est authentiquement humain peut remonter vers son origine, permettant que tout ce qui est indigne de notre humanité tombe dans le néant et ne laisse plus de traces.

La croix du Seigneur que nous adorons aujourd’hui, et dans lequel mystère nous reconnaissons le drame de chaque douleur et retrouvons la saveur de chaque défaite est, selon la merveilleuse et touchante expression d’Éphrem, l’encensoir où nous pouvons laisser brûler le meilleur de nous-mêmes afin qu’il s’élève vers le ciel et qu’il inonde aussi la terre entière d’espérances inespérées et pourtant tellement désirées. Oui, «nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux» (He 4,14) non pas pour se séparer de nous mais pour devenir «la cause du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent» (5,9). Sur le Golgotha, comme ce fut le cas pour notre père Abraham sur le mont Moriyya, non seulement nous sommes appelés à renouveler, mais à troubler jusqu’à bouleverser notre profession de foi, au point de dire: je crois en Dieu qui ne demande plus de sacrifices parce qu’il se donne; je crois en Dieu qui n’éprouve plus, mais qui «a tété éprouvé en toutes choses, comme nous» (4,15). Aujourd’hui, que l’Écriture s’accomplisse aussi pour nous: «Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé» (Jn 19,37).

Alors que nous contemplons notre Seigneur crucifié entre deux malfaiteurs et par quatre soldats qui partagent ses vêtements, nous ne pouvons que rester profondément touchés et interpelés par ces présences qui ignorent ce qui est vraiment en train d’arriver, non seulement sous leurs yeux mais, plus fortement et sérieusement encore, par leurs mains. Le geste superficiel des soldats, qui «ayant crucifié Jésus, prirent ses habits et en firent quatre parts» (Jn 19,23), nous rappelle le mystère de la totalité du monde auquel est offert le fruit de la passion du Seigneur Jésus pour notre humanité. Ces «quatre parts» indiquent symboliquement le monde entier dans ses quatre directions qui permettent l’orientation et les quatre éléments – terre, air, feu et eau – qui sont à la base des réalités créées ainsi que notre humanité dans la totalité et l’unicité auxquelles nous renvoie le très fort symbolisme de «cette tunique sans couture, tissée tout d’une pièce de haut en bas».

Avec son adresse habituelle, le quatrième évangéliste remplace le Centurion, qui reconnaît chez le Crucifié l’homme vrai et le vrai Fils de Dieu (Mc 15,39; Mt 27,54; Lc 23,47), avec ces quatre soldats sans nom qui, en s’emparant de tout le peu qui reste à sauvegarder de la dignité du condamné, s’opposent à l’attitude de pitié, typique de la mère et du disciple aimé.

Alors que nous célébrons le mystère de la passion, laissons-nous toucher et interpeler profondément pour faire le point sur le niveau et la qualité de notre humanité que nous pouvons discerner – vraiment et seulement – quand nous avons l’impression d’avoir quelqu’un à notre merci et de pouvoir faire ce que nous voulons sans craindre de rétorsion. Ne nous mettons pas trop vite du côté des victimes mais, avec un réalisme juste et contrit, examinons-nous honnêtement. C’est étrange que ces soldats n’aient même pas pensé de donner la tunique à la mère qui est là présente, «cette tunique» (Jn 19,23) qu’elle avait peut-être tissée elle-même de ses mains, et plus encore avec son cœur. Mais comment oublier que nous puissions parfois devenir insensibles, surtout quand nous pensons que l’autre est si appauvri qu’il ne peut même pas être digne d’une petite attention? Nous risquons beaucoup de devoir apprendre de ces soldats quelque chose de notre humanité qui s’égare trop facilement.

Comme l’explique un moine et théologien d’aujourd’hui: «Lorsque nous fréquentons l’humanité en ce qu’elle a de plus désarmant, c’est le frère que nous rencontrons, sans le savoir, et c’est là le lieu de rendez-vous avec le Dieu de Jésus Christ, avec le Dieu qu’est Jésus Christ». (G. LAFONT, Présence de Jésus Christ, École de lecture, 1994, p. 33).
MICHEL DAVID S.


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